Rencontre Histoires Mémoires Croisées de la Délégation sénatoriale à l'outre-mer

Lecture d'un message de M. Jean-Pierre Bel, Président du Sénat, par M. Serge Larcher, Président de la Délégation sénatoriale à l'outre-mer

Chère Françoise Vergès,

Monsieur le Président, cher Serge,

Monsieur le Directeur, Michel Wieviorka,

Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

L'année dernière, à l'initiative de la Délégation sénatoriale à l'outre-mer, le Sénat accueillait une rencontre « Mémoires croisées » dédiée à la mémoire de l'esclavage et de la lutte pour son abolition.

Je suis très heureux que cet exercice soit renouvelé cette année.

Car cette mise en écho des mémoires, cette mise en lumière de récits fragmentés, c'est ce qui nous permet aujourd'hui d'agir. En un mot, c'est ce qui nous permet de demeurer vigilants.

On le voit bien, aujourd'hui, cette vigilance n'est pas superflue. Le combat contre toutes les formes de racisme, d'asservissement, d'inégalités ou encore de discriminations, n'est jamais terminé. Tout comme le combat contre l'oubli. Et c'est bien ce combat-là qui fait exister notre République, qui la préserve et doit la fortifier.

Cette deuxième édition des rencontres « Mémoires croisées » est justement consacrée aux chapitres oubliés de l'histoire de notre pays. Aux épisodes de notre passé national qui ne sont pas souvent - pas assez - mis en lumière. Des épisodes sombres mais qui comportent souvent aussi des histoires de résistance et de solidarité qui ont permis à nos valeurs républicaines de ne jamais disparaître.

Vous évoquerez cet après-midi un grand nombre de ces « chapitres manquants » : l'insurrection de 1878 en Nouvelle-Calédonie, l'insurrection de 1947 à Madagascar, l'histoire trop peu connue de nos soldats des colonies pendant la Première Guerre mondiale, le sort des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, les sanglantes répressions en mai 1967 en Guadeloupe par exemple, ou lors de la grève de 1974 en Martinique...

Il y en a d'autres, comme par exemple cette levée de boucliers de la part des députés français lorsque Hégésippe Legitimus devient le premier Noir à siéger à l'Assemblée en 1898 en tant que député de la Guadeloupe.

Tous ces chapitres constituent des « moments » importants de notre histoire, de notre récit national, car ils démontrent que, même dans les pires moments, même lorsque nos valeurs républicaines furent mises en danger, des résistances s'organisèrent.

L'historien Jacques Sémelin à qui l'on remettait la semaine dernière au Sénat le prix Viannay, rapportait ces paroles de Lucie Aubrac à qui l'on posait la stupide question de résumer la Résistance en un mot : « c'est un état d'esprit » avait-elle répondu.

Ce même Jacques Sémelin a ainsi brossé, dans son dernier ouvrage, un tableau radicalement autre de la France occupée, sans jamais pour autant minimiser l'horreur du crime. Une société plurielle et changeante, où la délation coexiste avec l'entraide, où l'antisémitisme n'empêche pas la solidarité des petits gestes.

Je crois que le souvenir de ces histoires doit être célébré au coeur de la Nation, au coeur de la République.

Avec la fierté de se rappeler aussi que nous sommes sortis des heures sombres par les luttes et les résistances, par la solidarité, par ce que les historiens appellent aujourd'hui « l'entraide ».

Nous venons tous de ces histoires, de ces chapitres oubliés. De ces mémoires croisées qui font la France.

Je pense à ces mots de Paul Valéry : « La France s'élève, chancelle, tombe, se relève, se restreint, reprend sa grandeur, se déchire, se concentre, montrant tour à tour la fierté, la résignation, l'insouciance, l'ardeur ».

Je vous souhaite donc à tous une excellente après-midi d'échanges et de débats.