Rencontres "Mémoires Croisées" de la Délégation sénatoriale à l'outre-mer

DISCOURS INTRODUCTIF DE M. SERGE LARCHER, SÉNATEUR DE LA MARTINIQUE ET PRÉSIDENT DE LA DÉLÉGATION SÉNATORIALE À L'OUTRE-MER LU PAR LE SENATEUR DE MAYOTTE M. THANI MOHAMED SOILIHI

Monsieur le Président du Sénat,

Madame la Déléguée interministérielle à l'égalité des chances des Français d'outre-mer,

Mes chers collègues,

Mesdames et messieurs,

Le président de la Délégation sénatoriale, Serge Larcher, ne peut, à son grand regret, être parmi nous aujourd'hui. Retenu en Martinique par les obsèques d'un proche, il vous prie de bien vouloir excuser son absence et m'a demandé, en ma qualité de sénateur de Mayotte, de vous donner lecture de son message.

Monsieur le Président du Sénat, Cher Jean-Pierre Bel, qui nous accueillez une nouvelle fois aujourd'hui pour la troisième manifestation de la série des rencontres Histoires/Mémoires croisées,

Madame la Déléguée interministérielle à l'égalité des chances des Français d'outre-mer, Chère Sophie Élizéon,

Chère Françoise Vergès et Cher Pascal Blanchard qui, tous deux, orchestrez, en complémentarité et en complicité, notre rencontre d'aujourd'hui,

Chers amis qui avez accepté d'entrer dans l'orchestre des « Histoires et mémoires croisées »,

Chers collègues,

Mesdames et Messieurs,

Bonjour et bienvenue à tous !

Après une première rencontre le 9 mai 2012, veille de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions, puis une deuxième séquence des « Histoires et mémoires croisées » le 14 novembre 2013 où nous avons fait revivre des chapitres oubliés de l'histoire coloniale française, nous voilà une nouvelle fois réunis aujourd'hui pour évoquer le rôle joué par nos compatriotes des colonies dans les deux grands conflits du XXe siècle, mais aussi les bouleversements que ces conflits ont engendrés avec la rencontre des peuples et le croisement des cultures.

Il s'agit de continuer à mettre en lumière des chapitres occultés par l'histoire officielle, de mettre à l'honneur des vies dédiées à la liberté, des sangs qui ont coulé pour défendre la « Mère Patrie » contre la barbarie.

Comme l'exprimait Léopold Sedar Senghor dès 1948 dans son recueil Hosties noires, dont Jacques Martial nous livrera d'autres extraits poétiques tout à l'heure :

« On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat inconnu.

Vous, mes frères obscurs, personne ne vous nomme. »

Senghor évoquait ainsi à la Libération une amnésie collective que les nouvelles blessures de la décolonisation ont ensuite longtemps encore fait perdurer : nos « frères obscurs » ont ainsi été victimes une seconde fois, victimes de l'oubli commandé par les mouvements d'émancipation que leur engagement avait engendrés. En effet, alors qu'il n'était pas question pour une ancienne puissance coloniale de valoriser la contribution des peuples précédemment assujettis ayant fait sécession, ces peuples eux-mêmes, devenus indépendants, ne pouvaient davantage mettre à l'honneur ces faits d'armes.

Le mur du silence et de l'oubli n'a commencé à véritablement se fissurer que depuis une quinzaine d'années, notamment depuis le célèbre arrêt du Conseil d'État de 2001 qui a considéré que la « cristallisation », c'est-à-dire le gel des pensions et retraites versées aux soldats indigènes, constituait une discrimination violant la Convention européenne des droits de l'homme. Le Conseil constitutionnel devait, à son tour, en mai 2010, à l'occasion de sa première décision rendue sur une question prioritaire de constitutionnalité (QPC), juger contraire au principe d'égalité le régime spécial des pensions applicable aux ressortissants des pays et territoires autrefois sous souveraineté française.

Pour le grand public, la naissance à l'histoire du rôle joué par les soldats originaires des colonies est également très récente. À cet égard, le film Indigènes réalisé par Rachid Bouchareb tient une place majeure ; sorti à l'écran en septembre 2006, il a reçu de nombreuses distinctions.

Et je me félicite de l'heureuse initiative prise avec la réalisation de la série Frères d'armes, à l'occasion du centième anniversaire du déclenchement de la Grande Guerre et du soixante-dixième anniversaire de la Libération. Les cinquante évocations dont la diffusion a commencé le 30 mai donnent des visages à ces héros de l'ombre issus des anciennes colonies et leur rendent hommage, poursuivent une démarche pédagogique, ô combien nécessaire !, et viennent irriguer la conscience collective. Nous aurons le plaisir d'en visionner quelques-unes, dont deux encore inédites, à l'issue de la première table ronde.

Sans entrer dans une présentation historique détaillée et empiéter sur nos deux tables rondes, je souhaite simplement rappeler qu'en 1914, à la veille du premier conflit mondial, la France disposait du deuxième empire colonial au monde. Celui-ci couvrait plus de 10 millions de kilomètres carrés et seulement 3 % des presque 45 millions d'habitants qui le peuplaient bénéficiaient de la nationalité française, l'écrasante majorité étant « sujets français », soumis depuis la loi du 28 juin 1881 au code de l'indigénat et, à ce titre, non mobilisables par la conscription en cas de conflit armé.

Avec la montée des périls et le déséquilibre démographique plaçant la France en situation de nette infériorité face à l'Allemagne, plusieurs responsables politiques ou militaires plaidèrent pour le recours à ce réservoir humain : ainsi le général Mangin en 1910, dans un ouvrage intitulé La force noire. Mais il fallut attendre décembre 1915 pour que cette question controversée soit tranchée par décret, après que les échecs meurtriers subis sur les fronts d'Artois et de Champagne et aux Dardanelles eurent accentué la crainte d'un déficit en hommes. Ainsi, le 1er janvier 1916, la commission sénatoriale de l'armée présentait un rapport sur l'organisation d'une « armée indigène pour l'Afrique du Nord, l'Afrique occidentale française (AOF), l'Afrique équatoriale française (AEF), Madagascar, la Côte des Somalis, l'Indochine, l'Inde française et l'Océanie », estimant « qu'aucune colonie ne devait manquer à l'appel de la Mère-Patrie ».

Le mouvement était lancé et la mobilisation en marche, sur le mode du volontariat mais aussi de la contrainte. Le nombre d'« indigènes » mobilisés du 1er août 1914 au 31 décembre 1918 est estimé à 545 000 hommes dont plus des quatre cinquièmes combattirent en Europe, les pertes étant généralement évaluées à plus de 70 000.

Les « vocations » furent encouragées par le versement de primes et d'indemnités pour les familles, l'attribution massive de décorations mais aussi la promesse d'obtenir des droits politiques... Cependant, si les qualités de bravoure et de fidélité furent largement reconnues à ces soldats, l'image du « sauvage » au comportement infantile continua à s'imposer. En dépit de l'impôt du sang abondamment versé, notamment lors d'épisodes très meurtriers tels que le Chemin des Dames, la reconnaissance d'une égalité entre les civilisations n'était pas encore de mise, loin s'en faut.

Il fallut une nouvelle implication décisive des originaires des colonies, un nouvel impôt du sang lors du Second conflit mondial pour parvenir à la reconnaissance de la citoyenneté. Les troupes coloniales payèrent à nouveau un lourd tribut avec plus de 40 000 tués et les colonies jouèrent un rôle déterminant dans l'organisation de la résistance et de la riposte.

Je voudrais à cet instant accorder une pensée particulière à Félix Éboué, disparu il y a soixante-dix ans, juste quelques jours avant le débarquement de Normandie qui, dès le 18 juin, répondit à l'appel du général de Gaulle et fut l'artisan du ralliement à la France libre du Tchad puis de toute l'Afrique équatoriale française (AEF). Ce Guyanais, petit-fils d'esclave devenu administrateur colonial, fut le premier résistant de la France d'outre-mer. Lors de son inhumation au Panthéon le 20 mai 1949, Gaston Monnerville, alors président du Conseil de la République, déclara : « C'est un message d'humanité qui a guidé Félix Éboué, et nous tous, Résistants d'outre-mer, à l'heure où le fanatisme bestial menaçait d'éteindre les lumières de l'esprit et où, avec la France, risquait de sombrer la liberté ».

Sur cette évocation de la mémoire d'un grand homme incarnant les valeurs que tant d'autres, restés anonymes, ont également défendues au prix de leur vie, je forme le voeu que la rencontre d'aujourd'hui, par la solennité du lieu et la qualité de ceux qui l'honorent, contribue à porter la voix de ces combattants des colonies, ces « oubliés de l'histoire », ces hommes et ces femmes qui, au front comme à l'arrière, ont joué un rôle décisif dans les conflits mondiaux pour la défense de la liberté.

Je vous remercie.