Conférence à l’AFD : propos de clôture par Serge Larcher

Monsieur le Directeur général adjoint de l’AFD,

Monsieur le Directeur général à l’outre-mer,

Mesdames, Messieurs,

Je ne saurais commencer mon propos sans remercier l’AFD de m’avoir convié à la rencontre de ce jour pour porter la « voix territoriale » des outre-mer. La matinée a été particulièrement riche en informations et témoignages et un débat fructueux s’est noué autour de l’étude rendue publique en octobre 2013 par le Centre d’observation et de mesure des politiques sociales (Compas).

Je me félicite que la préoccupation d’une meilleure connaissance de la situation des collectivités et des populations ultramarines fasse peu à peu son chemin. On doit souligner que l’AFD prend toute sa part à cette évolution !

Le manque de données statistiques, et le caractère irrégulier de leur fréquence d’actualisation quand elles existent, constituent en effet trop souvent un double écueil pour la définition et la conduite de politiques publiques pertinentes et cohérentes. Nous avions déjà dénoncé ce problème tout à fait crucial en 2009 dans notre rapport d’information sénatorial sur la situation des DOM.

Les initiatives prises par l’AFD pour valoriser des enquêtes comme celle de Compas sur les inégalités ou, précédemment, celles présentées par Olivier Sudrie sur l’indice de développement humain ou par Claude Valentin-Marie sur les évolutions démographiques lors d’une rencontre que nous avions organisée au Sénat en novembre 2012, me paraissent particulièrement pertinentes. La divulgation très prochaine par l’INSEE des résultats, d’abord annoncés pour début 2014, de la dernière enquête Budget de familles menée en 2011 devrait fournir l’occasion de nouvelles analyses intéressantes à promouvoir !

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Concernant le sujet de la rencontre d’aujourd’hui, les inégalités dans les outre-mer, la première séquence de la matinée a permis de « planter le décor » avec la présentation d’Hervé Guéry, l’approche comparative de Françoise Rivière et l’analyse macro-économique d’Olivier Sudrie. Ils nous ont expliqué que les outre-mer étaient très inégalitaires, bien davantage que la plupart des autres départements du territoire national, avec La Réunion et la Martinique dans le peloton de tête.

Outre-mer comme ailleurs dans le monde, la corrélation entre inégalités et pauvreté se vérifie.

L’étude présentée ce matin utilise le coefficient de Gini pour mesurer la dispersion des revenus dans une population donnée, étant entendu que plus le coefficient s’approche de 1 plus cette dispersion et les inégalités sont fortes. Un autre indice synthétique de mesure des différentiels de revenus, l’écart inter-décile qui mesure l’écart entre le premier et le dernier décile des revenus, est également éloquent et révèle des situations assez différentes d’un territoire à l’autre : ainsi, en 2006, pour un rapport de 3,4 dans l’hexagone, l’écart s’établit dans l’ordre croissant à 5,4 à La Réunion, 6,1 en Polynésie française (2008), 6,7 en Guadeloupe, 7,2 en Martinique, 7,9 en Nouvelle-Calédonie (2008), 9,7 à Mayotte (2005) et 10,7 en Guyane. On voit par ces chiffres que le rapport inter-décile excède, dans la plupart des territoires, le double de celui de l’hexagone, voire le triple pour la Guyane.

Corollaire du creusement des inégalités, les taux de pauvreté se sont accentués entre 2001 et 2006 : en 2006, 38 % des ménages martiniquais vivaient avec un revenu inférieur à 60 % du revenu médian national et cette proportion atteignait 46 % en Guadeloupe, 49 % à La Réunion et 50 % en Guyane.

Au regard des données actualisées du Compas, il semble que la situation de La Réunion se soit fortement dégradée puisqu’il serait désormais le département le plus inégalitaire tandis que la Martinique occuperait la troisième marche du podium.

Tristes records !

Si, comme dans le reste du monde également, pauvreté et inégalités constituent les deux visages d’une même réalité, une singularité ultramarine est cependant qu’en dépit de l’élévation globale, et tendancielle sur le long terme, des niveaux de vie, les inégalités perdurent alors même qu’une telle tendance devrait engendrer un nivellement des situations et en tous cas un tassement des écarts.

Si une atténuation des écarts a bien été enregistrée entre 1995 et 2001, un retournement de tendance a été constaté à partir de 2001, les inégalités se creusant à nouveau jusqu’en 2006. Les résultats de la nouvelle enquête Budget de famille portant sur les données de 2011 que l’INSEE dévoilera prochainement risquent fort de confirmer cette aggravation, tant la crise qui sévit dans nos outre-mer depuis les mouvements sociaux de 2009 reste vive. Cela se vérifiera vraisemblablement pour les DOM mais également pour les COM, seule Saint-Barthélemy paraissant devoir être épargnée, tout au moins tant que le tourisme de luxe se maintiendra.

Les inégalités s’incarnent et se mesurent dans les écarts de richesse, mais elles connaissent malheureusement bien d’autres illustrations corrélatives : qu’on pense au logement, à la situation sanitaire des populations ou encore au taux de scolarisation et au niveau d’instruction !

Ainsi, pour ne retenir que la question sanitaire, les inégalités sont patentes. Le rapport de septembre 2012 de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) a révélé que le taux de mortalité infantile sur la période 2000-2008 était deux fois plus élevé dans les DOM (7,8 décès pour mille) que dans l’hexagone (3,8 décès pour mille). L’étude précise que cette surmortalité est largement imputable à la précarité et la pauvreté, plus d’un quart de la population étant bénéficiaire de la Couverture maladie universelle complémentaire en 2009 contre moins de 6 % dans l’hexagone.

À son tour, le rapport publié par la Cour des comptes il y a quelques jours sur la santé dans les outre-mer dresse un constat alarmant et confirme ces données. La Cour y relève, notamment, que la mortalité infantile a augmenté entre 2000 et 2012 en Guadeloupe (9,9 décès pour mille au lieu de 7,8), en Martinique (8 décès pour mille au lieu de 6,6), à La Réunion (8,5 décès pour mille au lieu de 5,7) et en Polynésie française (7,5 décès pour mille au lieu de 6,9). Elle atteint à Mayotte un niveau record de 16,1 décès pour mille en 2012 ! La Cour des comptes observe, je cite, que : « les systèmes de santé apparaissent à la peine, au risque de compromettre l’égalité des chances ».

Les écarts statistiques constatés dans les différents domaines révèlent un retard global des outre-mer sur l’hexagone mais aussi une grande diversité de situations d’un territoire à l’autre.

Si certains éléments explicatifs pèsent sur l’ensemble des territoires ultramarins pour contribuer à pérenniser et, parfois même, à creuser les inégalités, d’autres éléments explicatifs sont propres à tel ou tel territoire. Dans ce domaine comme ailleurs, il faut se garder des analyses simplificatrices ne tenant pas compte de la diversité des situations ultramarines. Une fois n’est pas coutume, la Cour des comptes elle-même, dans le rapport précité sur la santé dans les outre-mer, préconise « une approche plus fine et plus décentralisée nécessaire à la mobilisation des acteurs politiques, économiques et sociaux de la santé outre-mer dans leur diversité ».

La recherche de solutions pour lutter contre l’essor de la pauvreté et son cortège d’inégalités requiert tout à la fois une analyse globale du « terrain » et un état des lieux détaillé pour chaque territoire : en effet, si des constantes se dégagent, des facteurs plus ciblés propres à tel ou tel ont un impact certain.

Au nombre des facteurs communs, figure bien sûr la grande vulnérabilité d’économies insulaires - à l’exception de la Guyane qui souffre pourtant aussi à sa façon d’une situation enclavée - dont la structure fortement déséquilibrée est encore et durablement marquée par l’héritage colonial ou post colonial. Je pense par exemple au manque de diversification agricole aux Antilles ou à ce qui fut la rente du Centre d’expérimentation du Pacifique en Polynésie !

Surcoûts de production, dépendance énergétique, difficultés d’accès au crédit pour les entreprises, nécessité de plaider en permanence auprès de Bruxelles le maintien de régimes dérogatoires conditionnant la survie de certains secteurs, sur-rémunérations du secteur public qui créent un effet d’éviction au détriment du secteur productif, contrainte normative massive en comparaison des obligations en vigueur dans les pays voisins : toutes ces réalités débouchent sur des différentiels de compétitivité préjudiciables au développement de flux commerciaux équilibrés avec des partenaires locaux et sont un frein à l’insertion régionale.

À la jonction entre l’économie et le social, le dénominateur commun à l’ensemble des outre-mer est bien sûr le chômage massif : plus du double de celui de l’hexagone, le taux de chômage a passé la barre des 20 % dans tous les DOM, la moyenne de ces départements englobant le quart des actifs, avec un record pour La Réunion où le taux approche les 30 %. Et la situation est encore deux fois plus critique chez les jeunes puisque plus de la moitié des 15-24 ans sont chômeurs : voilà le creuset des inégalités !

On peut enfin ajouter brièvement, au nombre des points communs, une organisation sociale souvent cloisonnée sur des territoires étroits : si les outre-mer donnent l’image de sociétés multiculturelles, un réel brassage est loin d’être une réalité et ces cloisonnements, qui se superposent à un système éducatif largement défaillant, freinent la mobilité sociale et cristallisent les inégalités.

D’autres réalités, plus spécifiques à tel ou tel territoire, constituent des facteurs d’aggravation : vieillissement démographique pour les Antilles, phénomène d’immigration massive pour la Guyane et Mayotte, atténuation des solidarités familiales, difficulté de la cohabitation ethnique comme en Nouvelle-Calédonie, situations d’immobilisme résultant de la confrontation du droit national et des systèmes coutumiers… et ce ne sont que quelques exemples !

Au total, les causes sont nombreuses, s’additionnent et s’entremêlent. La complexité est ainsi encore majorée outre-mer et je tiens, à cet instant à remercier François Chérèque d’être venu, il y a tout juste un an, en juin 2013, à la rencontre des acteurs locaux martiniquais lors du lancement du plan de lutte contre la pauvreté. Eu égard à la diversité des situations ultramarines et au caractère particulièrement massif du phénomène de la pauvreté dans les outre-mer, la démarche de déclinaison locale du plan me paraît en effet indispensable.

Il n’y aura malheureusement pas de recette miracle et les solutions seront nécessairement multiples et à combiner comme l’ont d’ailleurs souligné les quatre intervenants de la seconde table ronde.

À cet égard, il n’y a pas de petite initiative ou d’acteur mineur. Dans le maquis des aides et des procédures, les accompagnateurs ont un rôle particulièrement important à jouer, les accompagnateurs financiers au premier chef bien sûr ! Et je salue au passage une structure comme l’ADIE à travers son directeur régional en charge des outre-mer : le micro-crédit est d’autant plus primordial que le tissu économique est atomisé, ce qui est bien le cas des outre-mer !

Cependant, et cela est mis en évidence dans le premier rapport annuel sur la mise en place du plan de lutte contre la pauvreté remis en janvier au Premier ministre, il faut un chef d’orchestre local pour impulser et coordonner. De mon point de vue, une action efficace ne peut être menée que conjointement, en synergie, sur le front de l’accompagnement social et sur celui du développement économique et de la création d’emploi. C’est pourquoi l’avènement de la collectivité unique, désormais fin 2015 pour la Martinique, me paraît une évolution majeure ; elle doit faciliter la définition d’une stratégie de développement qui tente de dépasser les schémas économiques hérités d’un autre âge.

De la biodiversité terrestre et marine aux ressources minières en passant par les énergies renouvelables, les potentiels ultramarins sont immenses, nous l’évoquions la semaine dernière au Sénat lors du débat sur les zones économiques exclusives : leur mise en valeur créerait de très nombreux emplois dans les outre-mer mais aussi dans l’hexagone via les retombées technologiques. Il relève de la responsabilité solidaire de l’État et des territoires de faire de cette valorisation une priorité nationale, un investissement d’avenir ! L’éradication des inégalités et de la pauvreté est sans doute à ce prix.

Je vous remercie.