Retrouvez la Tribune dans France Antilles du 15 février 2013

A l’heure où s’engage à l’Assemblée Nationale le débat relatif au projet de loi visant à instituer le mariage pour tous, il m’a semblé utile de faire quelques mises au point. Il s’agit de rappeler et d’expliquer ce que sont mes convictions et ce que sera ma position quant à ce sujet.

J’entends que la quasi-totalité des élus des outre-mer seraient opposés à ce texte. S’il est évident que les plus farouches opposants ne manquent jamais de se faire entendre, j’ai le sentiment que la majorité est bien silencieuse. Nombreux sont ceux qui en réalité ne prennent pas ou ne défendent pas leurs positions.

J’entends que ce silence serait une façon de ne pas se mettre « en porte-à-faux » avec un électorat très majoritairement opposé au mariage homosexuel. J’ignore s’il faut donner foi à cette explication. Dans le même temps, j’ignore également si une étude  sérieuse a été conduite quant à l’état de l’opinion sur ce sujet dans les outre-mer – et singulièrement en Martinique.

Pour ma part, non seulement je voterai ce texte, mais je m’efforcerai également de le défendre toutes les fois où l’occasion m’en sera donnée.

Voilà pourquoi.

L’ouverture de l’institution du mariage civil aux homosexuels était un engagement de campagne clair, net et précis du candidat Hollande. Je ne comprends pas qu’on puisse à la fois reprocher aux élus de ne pas tenir leurs engagements et leur faire procès lorsqu’ils les tiennent. Certes, on peut élire un Président sans être d’accord avec l’ensemble de ses projets ; mais tout de même, comment le peuple de Martinique peut-il voter massivement pour un candidat dont l’une des mesures phares serait proprement insupportable aux Martiniquais. N’y a-t-il pas une forme de schizophrénie à choisir un Président dont on sait qu’il va faire voter une loi qui va prétendument saper les bases, la culture, la tradition, les coutumes et les valeurs de notre société martiniquaise.

Balivernes ! Ce projet ne détruit rien : il ajoute, il augmente, il génère de l’égalité. Comme le démontre brillamment jour après jour Christiane Taubira, le droit nouveau pour les couples homosexuels n’enlève absolument rien aux couples hétérosexuels. Il ne s’agit pas d’un gâteau qu’il faudrait partager avec de nouveaux convives.

J’ai entendu un collègue député affirmer que le mariage gay « fragilise le délicat édifice sur  lequel se sont construites nos sociétés antillaises et guyanaises après l’abolition de l’esclavage ». N’importe quoi ! De quel édifice parle-t-on ? En quoi le mariage hétérosexuel en est-il le fondement ? Faut-il convoquer ici la réalité de nos sociétés pour démontrer l’ineptie du propos : sociétés matrifocales, monoparentalité, cohabitation des fratries et des générations, rapport conflictuel à la monogamie… Voilà notre vrai visage. Il ne s’agit pas de le juger en bien ou en mal. Il n’est ni bien ni mal, il est comme il est. Par contre où se situe dans ce tableau le mariage « traditionnel » qui serait prétendument notre modèle absolu et le fondement même de notre société et de nos valeurs ? Invention.

Si nous voulons convoquer l’Histoire, c’est celle de la conquête des droits qui doit nous interpeler. Les révoltes anti-esclavagistes, l’abolition, la départementalisation, l’égalité sociale : nos luttes font écho à la devise de la République  et en particulier à ses deux premiers mouvements : Liberté et Égalité. A ce titre, il me semble que nous devrions être les premiers défenseurs de ce projet de loi car il nous renvoie à la lutte qui a été historiquement la nôtre au cours du XXè siècle : la conquête de l’égalité parfaite en droits. Car c’est de droit qu’il s’agit : ce pour quoi nous nous sommes battus - nous descendants d’esclaves, au nom de quoi le refuserions-nous à d’autres au motif de leur orientation sexuelle.

J’entends que le mariage a pour fondement un ordre naturel concourant à la reproduction de l’espèce – et qu’à ce titre il ne peut concerner un choix qui va en contradiction avec la nature. Ceux qui tiennent ce discours n’ont certainement pas beaucoup observé la nature : elle regorge d’exemple de comportements homosexuels dans le règne animal. Mais passons, revenons aux hommes. Une fois encore, nous sommes particulièrement bien placés, nous Antillais et Antillaises, pour savoir que la reproduction et le mariage sont deux choses parfaitement dissociables. La question n’est donc pas de savoir si le mariage est nécessaire à la reproduction, elle est de savoir si le mariage entre personnes de même sexe empêchera aux autres de se reproduire. Évidemment non ! Ce n’est pas parce que les droits des couples homosexuels seront mieux reconnus que qui que ce soit va se « convertir » à l’homosexualité. En fait, l’argument de la « menace » homosexuelle quant à la survie de l’humanité est tellement aberrant et grossier qu’on éprouverait presqu’un sentiment  de perte de temps à y répondre.

J’entends que l’enfant grandissant au sein du couple homosexuel serait en danger. Plus que l’enfant du couple hétérosexuel comprenant un parent violent ? Plus que l’enfant du couple hétérosexuel démissionnaire ? Là encore, notre expérience devrait nous instruire. Nous savons que l’enfant à certes besoin de modèles pour se construire, mais nous savons également que le modèle du couple hétérosexuel marié n’a pas valeur universelle. Nous savons dans notre société la place des référents externes au couple : la place de la grand-mère, la place du grand-père, la place de l’oncle, la place de la tante, la place de l’enseignant, la place de l’ami de la famille, la place de la voisine, la place du parrain ou de la marraine… Si le modèle stable père-mère était le seul viable, la majorité d’entre nous seraient sans doute en grande difficulté. Donner un cadre légal aux couples homosexuels pour éduquer leurs enfants, c’est mettre fin à une hypocrisie et à une dissimulation préjudiciables à l’enfant. C’est permettre à l’enfant lui-même d’être pleinement inséré dans la société et ouvert à sa complexité.

J’entends que quand la loi sera votée on ne trouvera aucun élu acceptant de célébrer ces mariages dans certaines communes. Ce que je sais, c’est que la séparation de l’Eglise et de l’Etat date de 1905. Qu’un Maire ait des convictions religieuses c’est une chose – et c’est certainement très bien ; qu’il administre sa collectivité publique en vertu desdites convictions s’en est une toute autre. A vrai dire, j’ai regretté que le Président de la République évoque la notion de clause de conscience. Dura lex ced lex. La loi est faite pour être appliquée. Si on laisse aux personnes concernées le choix de le faire ou non - elle n’a alors plus valeur de loi. Si un élu estime qu’une loi est tellement en contradiction avec ses convictions qu’il doit refuser de l’appliquer, il doit alors en tirer des conséquences personnelles quant à son statut d’élu.

Au final, bien que tout cela soit mâtiné de bonne conscience chrétienne, le fondement de la lutte contre ce projet de loi réside largement dans l’homophobie d’une partie de la population et du personnel politique. Et cela n’est pas acceptable. Il n’y a aucune raison de craindre l’attirance d’une personne pour une autre personne du même sexe. Il y a également une malhonnêteté intellectuelle grossière à évoquer l’homosexualité comme une déviance – et à en faire l’amalgame avec les véritables déviances (pédophilie, zoophilie…). L’homophobie n’est donc pas une phobie, c’est au mieux de l’ignorance, au pire de la bêtise. Je voterai ce texte car il constitue une contribution essentielle à la lutte contre l’homophobie, cette homophobie qui fait que nous feignons d’ignorer l’homosexualité qui d’un frère, qui d’une amie, qui d’un fils. Je voterai ce texte car ce frère, cette amie, ce fils qui existent dans nombre de nos familles, nous devons cesser de les exclure, de les marginaliser – au point que certains n’ont d’autre horizon que de s’exiler dans des mégalopoles lointaines où on ne les jugera pas. Je voterai ce texte car il est un pas dans la lutte contre l’ignorance et la bêtise.